Yannick Kraemer - ARTISAN COIFFEUR

Contrairement à ce qu’on croit généralement, les vocations ne sont pas immédiates, et la vie se construit parfois par des détours complexes. À une époque où l’on n’hésitait pas à orienter vers l’apprentissage, notamment à la campagne, le jeune Yannick Kraemer débute dans le salon de coiffure paternelle, à Hatten, près de Wissembourg. Rien de plus logique, puisqu’on lui destine à terme la reprise de l’entreprise familiale. « Il était écrit que je devais devenir coiffeur. » Il se souvient de ces premières années de pratique. « Pendant mes années d’apprentissage, j’ai été formé par un maître d’apprentissage totalement investi dans son métier qui m’a donné le goût du travail bien fait. Petit à petit, au contact de la clientèle que je m’étais créée en tant qu’apprenti, je prenais du plaisir à fignoler, à faire du beau travail. J’avais l’énorme satisfaction de rendre les gens heureux et leur donner du plaisir. C’était quelque chose qui m’enrichissait énormément… »

Et pourtant, la passion du métier n’est pas là, pas encore du moins. Après un service militaire mémorable chez les parachutistes à Montauban, il retourne dans l’entreprise familiale. Son père a de l’ambition pour lui ; il l’envoie à Strasbourg, chez Jacques Dessange, en tant qu’assistant auprès de Tony, le premier dans les années 80 à comprendre l’intérêt de la franchise en France. Une influence durable sur le jeune homme qui manifeste lui-même une ambition nouvelle : « J’ai déjà des idées précises : je pense à un temple de la beauté au service du plaisir de la femme, avec un hammam, des massages, des séances de bronzage ou d’esthétique… »

Yannick Kraemer ouvre son premier salon en 1987, au cours d’une période intense avec les débuts de la franchise. Il est très heureux de travailler pour le groupe Dessange, au sein duquel il développe une quinzaine de salons… La passion du métier, il la découvre au côté de Bruno Pittini, le directeur artistique du groupe pendant de longues années. « C’était un monsieur qui dégageait une aura exceptionnelle par son professionnalisme et sa créativité, se souvient Yannick avec émotion. Par sa capacité à transmettre des savoir-faire, il est devenu le maître à penser de nombreux adeptes qu’il a entraînés dans son sillage. » Bruno est malheureusement décédé en 1994, très jeune, forcément trop tôt. Yannick Kraemer ne lance son concept de salons qu’en 2000, mais il apparaît évident que la disparition tragique de Bruno Pittini explique en partie sa décision de quitter le groupe Dessange. « Le groupe, sans Bruno, ne présentait plus cet équilibre entre création et pragmatisme », constate-t-il avec un brin de sévérité. Alors qu’il aurait pu se laisser porter par le succès chez Dessange, il décide de franchir le pas et s’émancipe. Dès lors, il se plonge dans une nouvelle aventure, avec la constitution de l’équipe Luis Kraemer, le groupe pour lequel il développe un concept fort.

Ce concept, il l’établit sur la base d’un constat : la multiplication réductrice des stéréotypes aussi bien en France qu’à l’étranger, dans des secteurs aussi divers que l’hôtellerie-restauration, l’équipement de la personne et bien sûr la coiffure – « Tous les lieux se ressemblent, les villes, les hôtels, les gens s’habillent et se coiffent de la même manière, les marques internationales uniformisent tout ! » D’où l’idée de développer des repères de qualité tout en favorisant l’expression de la créativité. « C’est pour ça qu’au sein du groupe Luis Kraemer, on laisse chacun créer son espace personnel, ce qui permet à la clientèle d’en savoir plus sur la personnalité et les goûts du maître des lieux qui l’accueille. Mon concept a pour vocation, non pas de reproduire des modèles existants, mais de fixer des règles tout en laissant la possibilité à mes collaborateurs ou à mes partenaires de s’exprimer. »

Cette notion de créativité est au cœur de sa pensée, en tant que coiffeur bien sûr, mais aussi en tant qu’homme. On le sait amateur d’art, fin connaisseur d’œuvres contemporaines de Jacques Villeglé ou de Robert Combas, entre autres artistes associés au Nouveau Réalisme ou à la Figuration Libre. On le sait également porté sur la culture asiatique, la philosophie – dont il s’inspire même inconsciemment – et les objets d’art dont il orne certains de ses salons, comme cette magnifique porte balinaise, dans le salon Yannick Kraemer Prestige, rue des Serruriers, à Strasbourg. Cette porte semble s’ouvrir sur un monde de volupté, elle est indissociable du bien-être que vous procurent les massages du cuir chevelu qu’on vous prodigue juste en face, au niveau des bacs, dans l’instant qui précède la coupe proprement dite. Il nous confirme qu’il n’y a rien d’innocent et que l’intention s’inscrit dans une véritable démarche : « J’aime l’idée de restituer à la coiffure sa vocation première. Dans mes salons, les décors contribuent à créer un environnement apaisant et les prestations, les shampooings, soins et massages constituent de véritables instants de passage vers un autre monde. » On imagine difficilement concept plus engageant, un concept qui fait recette, avec l’ouverture de nombreux salons à travers le monde, en Chine dans un échange de savoir-faire fructueux, en Thaïlande, en Allemagne, en Suisse, au Maroc et en Turquie.

Aux 81 salons Yannick Kraemer, Luis Kraemer et labellisés que compte le groupe à l’international, il faut rajouter la LK Academy, où sont formés des centaines de jeunes Chinois à des pratiques qui font le lien entre les habitudes européennes et asiatiques, la toute nouvelle école de coiffure LK à Marrakech, ainsi que les nombreuses formations dispensées par une équipe artistique qui se déplace de ville en ville, et parfois de continent en continent. Il faut dire que Yannick Kraemer considère la formation comme la pierre angulaire du concept du groupe LK Academy. Qu’on ne s’y méprenne pas cependant, la dimension planétaire de son activité n’a pas de prise sur un homme dont la simplicité peut surprendre en ces temps de cynisme généralisé. Sa réussite est peut-être basée sur des notions qui semblent désuètes : une forme de respect sincère et l’émulation créative, elle n’en sonne pas moins comme une vraie promesse d’avenir.

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